PARUTION : Marie Laigle et Jonathan Delisle, Crever le silence. Comité d’action des prisonniers, 1972-1980
En 1972, partout en France, des prisonniers montent sur les toits crier qu’ils refusent « d’être jusqu’à leur mort des numéros silencieux et soumis ». Ils s’organisent en comité d’action des prisonniers (CAP) et créent un journal dans lequel ils dénoncent les conditions de détention, les quartiers de haute sécurité, la peine de mort, la justice… Pendant plusieurs années, le journal rencontre une large audience dans et hors les murs. Crever le silence est une plongée dans ces lettres rageuses, récits de révoltes et débats enflammés.
On y découvre notamment qu’il y a cinquante ans, le CAP dénonçait déjà les flagrants délits, ancêtre des comparutions immédiates. Un exemple avec ce texte tiré du CAP no 19, juillet-août 1974.
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Tous les matins, à la 23e Chambre, au palais de justice de Paris, le box des accusés est rempli de jeunes, d’immigrés, de clochards. Ayant subi les sévices des flics dans les commissariats et après un séjour angoissant dans les cellules dégueulasses du dépôt, ce qui peut durer jusqu’à 3 jours, ils comparaissent dans la Chambre des flagrants délits. Tous sont jugés pour des délits mineurs sans instruction, souvent sur simples soupçons. Trois fois de suite, nous avons assisté impuissants à cette farce tragique que l’on appelle « justice » : le président qui joue au « gentil juge » comme il dit lui-même, qui fait semblant d’écouter et comprendre, qui permet tout espoir aux accusés mais qui prononcent des sentences disproportionnées avec sa fameuse courtoisie (peines de prison ferme dans la majorité des cas). Le ou la procureur, le nez fourré dans son code pénal, ne fait que des interventions brèves et sèches : « application de la loi ». Fermeté du tribunal.
L’avocat, soit s’entend main dans la main avec le juge et le procureur et demande toujours une peine de prison comme leçon et une mise à l’épreuve, soit fait des défenses politiques mais est conscient que son rôle est inefficace au niveau de cette chambre où tout est tarifé et qu’il ne laisse simplement à l’accusé que l’illusion d’être défendu. Les principaux témoins à charge sont les flics et les agents de la RATP.
Pour ne pas tomber, il faut que tes parents soient de situation aisée, que tu sois marié, un bon Français d’origine, que tu travailles régulièrement, que tu aies un domicile fixe, en gros que tu sois le modèle de la France de Giscard.
Un Français est accusé d’avoir pris de la ferraille dans un chantier abandonné où aucun panneau n’en interdisait l’accès. Dans la salle au moment de l’interrogatoire, sa concubine qui est enceinte s’effondre. Le juge très paternaliste lui demande de s’expliquer à la barre, l’écoute avec attention. Jugement : 2 mois fermes. L’accusé s’écrie : « C’est pas possible, mais y à une erreur. Et le juge conclut : “Et avec indulgence.”
Un clochard, pour éviter un contrôle dans le métro, bouscule les agents de la RATP (pas de certificat médical) : deux mois, dont un mois et demi avec sursis.
Un immigré se promène à 1 h du matin avec un rasoir sur lui : 3 mois fermes.
Un immigré s’en va d’un café sans payer son petit-déjeuner : 1 mois ferme.
Un jeune vole chez Tati des vêtements parce qu’il n’a pas mangé depuis 2 jours : 15 jours fermes.
Un immigré vole une mobylette : 3 mois fermes.
Un jeune de famille aisée, étudiant, vole une moto : 4 mois avec sursis.
Deux immigrés “pour avoir volé le porte-monnaie d’autrui” :
– 6 mois, dont 4 avec sursis.
– 1 an ferme (parce qu’il est professionnel).
Un jeune est placé d’office dans un hôpital psychiatrique sans explication du délit et du dossier médical.
Sur simples témoignages d’un Français, un Italien, parce qu’il aurait collecté pour avoir du fric : 8 mois fermes plus 4 avec sursis.
Saoul, un Français perd son pantalon et ses chaussures. Il prend inconsciemment dans le coffre d’une voiture une couverture : 2 mois fermes.
Lundi 24 juin, nous, cinq membres du CAP, après avoir assisté à cette boucherie, voulant que la vérité se sache dehors, avons écrit les résultats sur un panneau en vendant “LE CAP” au métro Cité. Aussitôt paniqués, les flics nous ont montré qu’ils ne laisseraient pas passer ça : les tribunaux, comme les prisons, comme les asiles, vivent de leur silence. Après avoir été transbahutés de commissariat en commissariat, nous nous retrouvons au commissariat place du marché Saint-Honoré, là où 8 jours plus tôt nous nous étions fait gazer. Là on nous apprend qu’on est en garde à vue depuis le début de notre arrestation (1 h) pour :
– outrage à la magistrature ;
– scandale sur la voie publique ;
– vente dans le métro.
Aussitôt arrivés, comme par hasard, les flics ont perdu leurs matricules. Après interrogatoires négatifs pour ces messieurs les inspecteurs, nous sommes relâchés à 19 h.
Chers Messieurs de la police, sachez que nous espérions de tout cœur avoir ce procès pour pouvoir dire tout haut dans le tribunal ce que nous pensons de votre justice de classe et de vos prisons. Le Code pénal est là pour légaliser le vol quotidien des bourgeois.
Comme nous n’avons pas l’habitude de céder, jeudi 27, nous sommes revenus le matin à la 23e et le soir à 5 h au métro Cité avec les résultats du matin sur un panneau. Cette fois-ci, nous avons pu librement informer les gens de la vérité.
Refusons la seule possibilité que nous offre Giscard d’être chair à canon et à travail !
Au public habituel des tribunaux qui jouit de voir des gens aller en taule, nous opposerons notre présence et notre vigilance dans toutes les Chambres civiles et militaires jusqu’à la suppression de tous les tribunaux et de toutes les prisons !
Nous dénoncerons partout ce qui s’y passe et imposerons notre droit de crier la vérité !
LE CAP – SANTÉ,
« 23e Chambre, flagrants délits : boucherie légale », CAP no 19, juillet-août 1974



