À PARAÎTRE LE 7 OCTOBRE

Sur la sellette

Recueil de chroniques
de comparutions immédiates

aux Éditions du bout de la ville

« Les faits sont désespérants »

« Les faits sont désespérants »

Toulouse, chambre des comparutions immédiates, juin 2022

16 h 30, le premier dossier n’a toujours pas été jugé. La salle est bondée. Impossible de rentrer pour le moment. Tout à coup les portes s’ouvrent et une quarantaine de personnes sortent, suivies par un policier qui fait signe à un de ses collègues. C’est la suspension avant le délibéré et visiblement il craint un incident.

À la reprise de l’audience, des renforts sont arrivés : quatre gardes, gilets pare-balles et armes à feu, forment un cordon devant le box et font face à une foule anxieuse et hostile. L’ambiance est tendue, la présidente mal à l’aise :

— Je ne prononcerai pas le délibéré tant que je n’aurai pas obtenu un silence parfait !

Elle finit par annoncer les peines de prison. La famille commente fébrilement.

Au moment où les policiers emmènent les deux jeunes, la salle se lève et crie des messages d’encouragement et d’affection. Les jeunes se retournent pour leur adresser un dernier signe de la main. La salle se vide d’un coup.

Le prévenu suivant, Marlon E., 30 ans, n’a aucun proche pour le soutenir.

La présidente rappelle les faits : à 4 heures du matin, complètement saoul, il a tenté de voler une voiture pour rentrer chez lui. Il est entré dans l’habitacle en fracassant une vitre et commençait à dénuder les fils pour la démarrer quand la police est arrivée. Il a refusé de sortir du véhicule et donné des coups de pied dans les jambes du policier qui essayait de l’en tirer. Tentative de vol et rébellion, donc. Le tout en récidive.

— Vous étiez en état d’ivresse caractérisé. Le policier a dû vous porter trois coups au visage pour vous maîtriser.

Marlon E. a vingt et une condamnations au casier. La dernière d’entre elles – conduite sans permis – date de septembre 2021.

— Vous avez passé le permis depuis ?

— Non, parce que ça fait seulement trois mois que je suis sorti de prison, je n’ai pas eu le temps, j’ai seulement passé le code.

— Bon, il y a un peu de tout sur votre casier judiciaire, des atteintes aux biens, mais aussi des atteintes aux personnes.

« Un peu de tout », répète-t-elle, le regard réprobateur.

Il se borne à répondre d’un air un peu triste qu’il le sait.

— Sur vos addictions, qu’est-ce que vous dites ? Je tiens d’ailleurs à répéter que l’alcool n’est pas du tout une circonstance atténuante. C’est l’inverse ! Parce qu’on sait que ces consommations favorisent le passage à l’acte.

— Je vois un psychiatre et un psychologue. Mais j’ai du mal à me contrôler. J’ai eu pas mal de problèmes dans ma vie.

— Oui, votre père…

— Mon père. Et j’ai perdu mes enfants, ils ont été placés.

Un dernier mot ?

— Je voulais m’excuser auprès de la victime.

— Et de l’officier de police judiciaire !

— Oui, aussi j’allais y venir.

— Parce que c’est son métier à lui d’arrêter les voleurs ! Et puis même si le propriétaire ne s’est pas constitué partie civile, la vraie difficulté, ce n’est pas lui, c’est la compagnie d’assurance.

Silence attentif dans la salle.

— Eh oui, l’assurance répercute le coût sur l’ensemble de ses tarifs et au final, c’est la collectivité qui paye. Je le dis souvent, pour les revenus les plus faibles, c’est une dépense en plus.

L’assurance, on ne l’avait pas vu venir.

L’avocate du policier est mécontente du prévenu : il a eu le culot de se plaindre en garde à vue de s’être fait taper dessus au moment de l’arrestation.

— Or le policier a été contraint de lui porter des coups de poing ! Il n’avait aucune volonté de le frapper. Il voulait juste faire son travail.

Elle demande 800 € au titre de son préjudice moral et 600 pour ses frais d’avocat.

La procureuse est bien d’accord : cette manière de vouloir renverser les choses en prétendant s’être fait tabasser est révoltante !

Pour le reste, « les faits sont désespérants au vu de son casier » : il a commis cette infraction seulement 3 mois après être sorti de prison. D’un ton définitif, elle déclare qu’il n’a « plus d’indulgence à attendre de la justice ». Sans que l’on sache très bien de quelle indulgence elle parle – ladite justice l’ayant envoyé 6 mois en prison l’année précédente. Elle demande un an de prison ferme et le maintien en détention.

L’avocate de Marlon E. s’indigne :

— Un an de détention ! Pour une tentative de vol qui vous a occupée à peine un quart d’heure !

Les juges n’hésitent pas longtemps : 8 mois fermes et maintien en détention. Et 1200 € pour le policier qui a reçu des coups de pied.