Profil bas

Profil bas

Toulouse, chambre des comparutions immédiates, septembre 2025

Jean-François T. comparait pour vente de stupéfiants, pour avoir tenté de s’évader pendant sa garde à vue puis pour s’être rebellé quand les policiers l’ont rattrapé. Le président résume le dossier : « Vous avez été contrôlé au volant d’une voiture. Dans le procès verbal d’interpellation, les forces de l’ordre vous décrivent comme tremblant, transpirant et bégayant. Vous leur avez tout de suite montré les stupéfiants que contenait le véhicule : 120 g de résine de cannabis, 92 g d’herbe et 10 g de cocaïne. »

En garde à vue, Jean-François T. explique avoir répondu à une annonce sur Snapchat et avoir été rémunéré 100 € par jour pendant les deux premières semaines de septembre, ce qui lui permettait de compléter ses allocations chômage :

« Je touchais 990 € d’indemnités. Avec un loyer de 450 €, j’avais du mal à joindre les deux bouts.

— Et pourquoi est-ce que vous n’avez pas recommencé à travailler ?

— Je n’ai pas trouvé.

— Vous vous êtes posé des questions avant de vous lancer là-dedans ? »

Le prévenu veut bien faire :

« Oui, j’ai réfléchi à la dangerosité. Je savais que c’était très risqué de faire ça.

— Quel est le risque à votre avis ?

— D’aller en prison. »

Mauvaise réponse : « Le risque, c’est surtout de tuer des gens avec le produit ! Vous y avez réfléchi et vous avez décidé de le faire quand même ! Alors qu’on a l’impression que vous avez la capacité de travailler, des économies et de la famille… Qu’avez-vous fait avec cet argent ?

— J’ai acheté des vêtements, des pièces de voiture et de la nourriture.

— C’est un travail pour vous ?

— Euh… en quelque sorte. »

Mauvaise réponse encore :

« Un travail illégal et dangereux ! En garde à vue, vous avez quitté la pièce où vous étiez interrogé. Vous avez été rattrapé dans la cour intérieure de l’hôtel de police. Vous vous êtes débattus quand on a voulu vous menotter. Vous avez porté un coup de coude au visage d’un des policiers et des coups de pieds quand ils ont essayé de vous saisir les jambes. Il a fallu deux coups de Taser pour vous calmer. Qu’est-ce que vous en pensez ?

— Je tiens à m’excuser. J’étais sous l’emprise de la peur. C’était ma première garde à vue. C’était des violences involontaires.

— Vous avez écrit un courrier d’excuses au policier. »

Le président le lit à voix haute d’un air approbateur, avant de demander :

« Ça vous fait quoi d’avoir blessé un policier ?

— Ça n’était pas mon intention et je suis sincèrement désolé. J’ai eu tellement peur que j’ai voulu partir.

— Les forces de l’ordre doivent être respectées ! Dans un monde où tout irait bien, on n’aurait même pas besoin de vous menotter. Et qu’est-ce que vous pensez de tout ça, du fait d’être entré dans ce trafic ? Qu’en pensent vos proches ? »

La voix tremblante, Jean-François T. murmure que c’est honteux, qu’il a du mal à les regarder dans les yeux. Le président en veut plus : « Qui sont ces gens que vous avez du mal à regarder ? »

Le prévenu fait un geste en direction de quatre personnes assises dans la salle : « Mon père, ma tante, ma cousine et son compagnon. »

Une dame avec une veste à fleurs lève la main timidement.

« Est-ce que vous pensez au mal que vous avez causé à d’autres ?

— Oui ! J’ai été égoïste.

— On peut résumer comme ça, oui. Vous avez trop regardé votre propre histoire et pas assez l’intérêt général. Quels sont vos projets ?

— Je veux recommencer à travailler en tant qu’éducateur. »

La procureure réagit : « Vous étiez moniteur en institut médico-éducatif, vous travaillez avec des enfants en difficulté ! Pensez-vous que c’est compatible avec le fait d’être dealer ? Qu’est-ce que vous leur donnez comme exemple ? On peut requérir l’interdiction de travailler avec des enfants. Vous voyez, vous vous êtes mis vous-même en difficulté ! »

L’avocat du policier qui a reçu les coups se déclare satisfait de la lettre, ce qui ne l’empêche pas de demander 1 000 € de préjudice moral et 600 € pour les frais de justice.

La procureure commence ses réquisitions en approuvant l’attitude du prévenu à l’audience : « Il fait profil bas, tous les vendeurs de stupéfiants ne le font pas ! Il a une prise de conscience qui paraît sincère. »

Ce qui la conduit à demander ce qu’elle appelle « une peine exceptionnellement clémente » : 18 mois de prison, dont 9 mois de sursis probatoire, et 3 mois de plus pour l’évasion – donc 12 mois ferme. Elle réfléchit à voix haute – « J’hésite à demander un maintien en détention… » –, mais y renonce et conclut avec satisfaction : « Dans tous les cas, il y aura une mention à son casier qui ne pourra être effacée que s’il fait preuve de son parfait amendement. »

Dans sa plaidoirie, l’avocate vante le bon profil de son client : « Il ne fait pas preuve de défiance vis-à-vis du système judiciaire. Il n’y a pas non plus de mauvaise intégration des normes. Son père, ici dans la salle, est professeur. Il ne cherche pas à éviter sa responsabilité. Monsieur T. a été utilisé comme un fusible qui a sauté au premier contrôle d’identité. Les personnes à la tête de ce trafic choisissent de jeunes personnes sans casier judiciaire. Sa tentative de fuite était vouée à l’échec. Il est au cœur du commissariat central, sans lacet à ses chaussures, il se perd dans les couloirs, il n’a aucune chance. On peut faire n’importe quoi quand on atteint un certain degré de peur phobique. Il a fait un choix sans réflexion mais ce n’est pas un délinquant d’habitude. »

Elle demande une peine lui permettant de sortir ce soir, du sursis simple ou une peine de bracelet : sa tante accepte de l’accueillir chez elle. La dame avec la veste à fleur hoche vigoureusement la tête.

Avant d’annoncer la sentence, le président assure que « la peine a deux objectifs » :

— Elle vous sanctionne pour la gravité des faits commis et vous permet de réorienter votre vie conformément à ce qu’attend la société.

Ceci étant précisé, le prévenu est condamné à 9 mois de prison ferme à effectuer sous forme de bracelet électronique et six mois de sursis probatoire pendant 2 ans avec obligation de travail ou de formation, d’indemnisation du policier et interdiction de paraître sur Toulouse.

« Les faits sont désespérants »

« Les faits sont désespérants »

Toulouse, chambre des comparutions immédiates, juin 2022

16 h 30, le premier dossier n’a toujours pas été jugé. La salle est bondée. Impossible de rentrer pour le moment. Tout à coup les portes s’ouvrent et une quarantaine de personnes sortent, suivies par un policier qui fait signe à un de ses collègues. C’est la suspension avant le délibéré et visiblement il craint un incident.

À la reprise de l’audience, des renforts sont arrivés : quatre gardes, gilets pare-balles et armes à feu, forment un cordon devant le box et font face à une foule anxieuse et hostile. L’ambiance est tendue, la présidente mal à l’aise :

— Je ne prononcerai pas le délibéré tant que je n’aurai pas obtenu un silence parfait !

Elle finit par annoncer les peines de prison. La famille commente fébrilement.

Au moment où les policiers emmènent les deux jeunes, la salle se lève et crie des messages d’encouragement et d’affection. Les jeunes se retournent pour leur adresser un dernier signe de la main. La salle se vide d’un coup.

Le prévenu suivant, Marlon E., 30 ans, n’a aucun proche pour le soutenir.

La présidente rappelle les faits : à 4 heures du matin, complètement saoul, il a tenté de voler une voiture pour rentrer chez lui. Il est entré dans l’habitacle en fracassant une vitre et commençait à dénuder les fils pour la démarrer quand la police est arrivée. Il a refusé de sortir du véhicule et donné des coups de pied dans les jambes du policier qui essayait de l’en tirer. Tentative de vol et rébellion, donc. Le tout en récidive.

— Vous étiez en état d’ivresse caractérisé. Le policier a dû vous porter trois coups au visage pour vous maîtriser.

Marlon E. a vingt et une condamnations au casier. La dernière d’entre elles – conduite sans permis – date de septembre 2021.

— Vous avez passé le permis depuis ?

— Non, parce que ça fait seulement trois mois que je suis sorti de prison, je n’ai pas eu le temps, j’ai seulement passé le code.

— Bon, il y a un peu de tout sur votre casier judiciaire, des atteintes aux biens, mais aussi des atteintes aux personnes.

« Un peu de tout », répète-t-elle, le regard réprobateur.

Il se borne à répondre d’un air un peu triste qu’il le sait.

— Sur vos addictions, qu’est-ce que vous dites ? Je tiens d’ailleurs à répéter que l’alcool n’est pas du tout une circonstance atténuante. C’est l’inverse ! Parce qu’on sait que ces consommations favorisent le passage à l’acte.

— Je vois un psychiatre et un psychologue. Mais j’ai du mal à me contrôler. J’ai eu pas mal de problèmes dans ma vie.

— Oui, votre père…

— Mon père. Et j’ai perdu mes enfants, ils ont été placés.

Un dernier mot ?

— Je voulais m’excuser auprès de la victime.

— Et de l’officier de police judiciaire !

— Oui, aussi j’allais y venir.

— Parce que c’est son métier à lui d’arrêter les voleurs ! Et puis même si le propriétaire ne s’est pas constitué partie civile, la vraie difficulté, ce n’est pas lui, c’est la compagnie d’assurance.

Silence attentif dans la salle.

— Eh oui, l’assurance répercute le coût sur l’ensemble de ses tarifs et au final, c’est la collectivité qui paye. Je le dis souvent, pour les revenus les plus faibles, c’est une dépense en plus.

L’assurance, on ne l’avait pas vu venir.

L’avocate du policier est mécontente du prévenu : il a eu le culot de se plaindre en garde à vue de s’être fait taper dessus au moment de l’arrestation.

— Or le policier a été contraint de lui porter des coups de poing ! Il n’avait aucune volonté de le frapper. Il voulait juste faire son travail.

Elle demande 800 € au titre de son préjudice moral et 600 pour ses frais d’avocat.

La procureuse est bien d’accord : cette manière de vouloir renverser les choses en prétendant s’être fait tabasser est révoltante !

Pour le reste, « les faits sont désespérants au vu de son casier » : il a commis cette infraction seulement 3 mois après être sorti de prison. D’un ton définitif, elle déclare qu’il n’a « plus d’indulgence à attendre de la justice ». Sans que l’on sache très bien de quelle indulgence elle parle – ladite justice l’ayant envoyé 6 mois en prison l’année précédente. Elle demande un an de prison ferme et le maintien en détention.

L’avocate de Marlon E. s’indigne :

— Un an de détention ! Pour une tentative de vol qui vous a occupée à peine un quart d’heure !

Les juges n’hésitent pas longtemps : 8 mois fermes et maintien en détention. Et 1200 € pour le policier qui a reçu des coups de pied.