Pour la sécurité des travailleurs

Pour la sécurité des travailleurs

Toulouse, chambre des comparutions immédiates, mars 2026

Les gendarmes ont contrôlé Mickaël T. après l’avoir vu téléphoner sur un scooter. La présidente résume les faits : « Le test salivaire est positif au cannabis et à la cocaïne et vous avez sur vous un pochon de 0,16 g d’herbe. »

Le prévenu comparaît donc pour conduite sous stupéfiant, en récidive parce qu’il a été condamné pour des faits similaires en mars 2025. Il est d’ailleurs sorti de prison en janvier et exécute la fin de sa peine sous bracelet électronique.

À quatre reprises, la présidente lui demande pourquoi il a pris ce scooter, étant donné sa situation judiciaire. Le prévenu répond invariablement qu’il devait aller au travail, et qu’il sait bien qu’il a un problème d’addiction : « Je veux faire une cure. J’ai contacté l’association Clémence Isaure. J’ai un rendez-vous dans deux mois, mais pas avant.

— C’est une chose de demander à une association, mais avez-vous essayé des choses par vous-même ? Est-ce que vous avez essayé d’arrêter ?

— C’est une maladie, la toxicomanie. Je m’en sors pas.

— Vous êtes pourtant dans une situation qui permet d’envisager l’avenir : vous avez un CDI, vous gagnez 1 600 euros par mois, vous avez un enfant de 5 ans, vous êtes manutentionnaire. Si vous avez besoin de trouver une cure, vous pouvez vous adresser au service pénitentiaire d’insertion et de probation. Ils servent à ça.

— J’ai demandé ! C’est eux qui m’ont orienté vers l’association Clémence Isaure. »

Le procureur rappelle qu’il y a quinze mentions sur son casier et que la plupart sont des infractions routières : « Il est dangereux dans une voiture, dangereux sur un scooter. Ce qui m’a frappé aussi, c’est qu’il va au travail en ayant consommé de la drogue ! Alors qu’il est manutentionnaire ! Les accidents du travail sont de plus en plus fréquents à cause de la consommation de stupéfiants des travailleurs, notamment dans les boulots manuels, par exemple dans le BTP. »

Et, pour que personne ne pense qu’il dit n’importe quoi, il ajoute « Il y a beaucoup d’articles là-dessus » ; puis demande 6 mois de prison avec maintien en détention et 200 € pour avoir téléphoné en conduisant.

L’avocat de Mickaël T. demande à ce que la peine soit exécutée sous bracelet : « Je rappelle que, sauf circonstances exceptionnelles, les peines de 6 mois ne doivent pas être mises à exécution. Il travaille, il a trouvé un logement, il reconnaît qu’il a un problème et qu’il est toxicomane, il fait des démarches ! C’est plus utile pour lui et pour la société de lui permettre de se soigner que de l’enfermer. »

Il indique qu’en Espagne, la même infraction serait punie d’une peine d’amende.

Quand le tribunal se retire pour délibérer, la compagne du prévenu, en larmes, se précipite vers le box mais elle est repoussée par le policier chargé de la sécurité.

Le tribunal revient et condamne Mickaël T. à 8 mois de prison avec maintien en détention – auxquels s’ajouteront les 5 mois de la peine précédente, l’aménagement sous forme de bracelet électronique ayant été révoqué.

Sa compagne se lève, lui lance « je t’aime » et sort de la salle.

Comme toujours

Comme toujours

Toulouse, chambre des comparutions immédiates, janvier 2025

Après un mois et demi de détention provisoire, Hocine F. comparaît pour conduite sans permis, usage de stupéfiant et violences sur un représentant des forces de l’ordre.

Le président résume le dossier : des policiers en patrouille dans un parc du quartier Bellefontaine voient un jeune homme qui roule en scooter à vive allure et sans casque. Dans le procès verbal, ils déclarent avoir tout fait dans les règles :

— Ils se sont placés en face, ont fait de grands gestes avec leur lampe torche et vous ont demandé de vous arrêter à haute et intelligible voix. Mais ils affirment vous avoir vu accélérer et percuter volontairement l’un d’entre eux.

Hocine F. a ensuite perdu le contrôle de son véhicule et chuté. Le policier percuté explique « être parvenu, malgré la vive douleur, à se relever et à plaquer le prévenu au sol ».

Celui-ci maintient ce qu’il a dit en garde à vue : il ne les a pas vus, parce qu’il conduisait tout en étant sur son téléphone, et ce sont les policiers qui l’ont fait chuter d’un coup de matraque. Il se plaint par ailleurs de la violence de l’interpellation .

Le président improvise une maxime – « Quand on se met en situation de se faire interpeller, on s’expose à des désagréments » – et enchaine avec des questions sur la consommation de drogue du prévenu :

— Vous avez été détecté positif à la cocaïne et au THC.

— Je ne prends pas de cocaïne, je ne prends que du shit !

— Elle n’est tout de même pas arrivée toute seule dans votre sang, cette cocaïne !

Le prévenu continue de nier, le président n’y croit pas une seconde, surtout avec ce casier : sept condamnations quand il était mineur, des vols, de la détention de drogue, des outrages et des violences contre les forces de l’ordre.

L’avocate du policier rappelle à quel point son entorse au genou a généré « des conséquences dramatiques » :

— Il a eu des difficultés à s’occuper de sa famille et de ses enfants, il doit aller voir le kiné. Et surtout, son absence a compliqué le travail de ses collègues !

Au début de ses réquisitions, le procureur rectifie l’erreur du président :

— Le prévenu n’a pas été testé pour la cocaïne, il a seulement été testé pour le cannabis.

Pour le reste, la situation lui semble sans ambiguité :

— Les témoignages des policiers sont clairs, précis et concordants.

Il demande 15 mois de prison, dont 5 de sursis probatoire, et le maintien en détention pour les 10 mois restants.

L’avocate de la défense remet en cause la version policière :

— S’il a touché le policier, ce n’est pas intentionnel. On nous parle de la parole de deux policiers, mais c’est un binôme, qui parle d’une même voix – comme toujours. Les policiers étaient équipés de ces fameuses caméras GoPro, mais, une fois de plus, elles n’étaient pas allumées…

Hocine F., 19 ans, est condamné à un an de prison et maintenu en détention. Il devra aussi payer au policier une provision de 800 € en attendant l’expertise médicale complémentaire ordonnée par le président pour réévaluer les dommages subis.

Jobs d’été

Jobs d’été

Toulouse, chambre des comparutions immédiates, août 2024

Les deux garçons d’une vingtaine d’années qui comparaissent dans le box jettent des regards anxieux vers leurs familles.

Ils sont accusés d’avoir été complices d’un trafic de drogue pendant un mois.

— Vous avez intégralement reconnu les faits : vous receviez les consignes par Telegram et vous conditionniez la drogue en attendant que le livreur vienne la chercher. Vous étiez payés 200 € par jour. Comment en êtes-vous arrivé là alors que les offres d’emploi pour l’été sont innombrables ?

L’un des deux explique timidement qu’ils sont six dans la famille, qu’il n’y a que le père qui travaille, que lui n’a pas le permis et que le seul travail qu’il avait trouvé obligeait sa famille à l’y déposer à 4 h du matin.

Peu importe, la présidente continue :

— Quand on pense qu’actuellement des restaurants sont obligés de fermer l’après-midi parce que les employeurs ne trouvent pas de saisonniers ! [S’adressant au second] Et vous, depuis combien de temps ne travaillez-vous plus ?

— Depuis un an.

— Pourquoi avez-vous arrêté ?

Dans un murmure, il répond que le travail sur le chantier était très dur.

— Si ça ne vous convenait pas, vous pouviez tout de même changer de secteur, non ?

Aucun des deux n’a de casier, la présidente s’en inquiète :

— Ça montre une banalisation telle que n’importe quel jeune qui ne veut pas faire l’effort de travailler va se tourner vers la vente de drogue.

La procureure commence ses réquisitions de manière un peu mélancolique :

— Il est toujours douloureux pour le parquet de constater que le risque judiciaire lié au trafic de drogue n’est pas pris en compte par les jeunes gens.

Cependant, en raison de leur jeune âge, de leur pleine reconnaissance des faits et de l’absence d’antécédents, elle demande une peine qu’elle estime légère :

— 3 ans de prison, dont 2 avec sursis probatoire. Concernant les 12 mois de prison ferme, je ne suis pas opposée à l’aménagement sous forme de détention à domicile.

Comme il ne s’agirait pas d’avoir l’air laxiste, elle précise immédiatement :

— Le bracelet, ce n’est pas forcément un cadeau : sur un an, c’est très difficile à tenir.

Ce qui n’empêche pas les deux avocat⋅es de se féliciter d’une telle modération dans leurs plaidoiries. D’ailleurs, pour l’une, son client « n’est pas un mauvais garçon, ni un délinquant, [c’est] seulement quelqu’un de malléable et d’influençable ». Son confrère, lui, se réjouit que cette audience « fasse œuvre de pédagogie » et juge même que tout espoir n’est pas totalement perdu :

— Quand on a un casier vierge, il est encore possible – peut-être – de parvenir à s’extirper de la délinquance.

Le tribunal est au diapason et suit les réquisitions du parquet : ils feront un an de prison sous bracelet, l’un chez ses parents, l’autre chez sa sœur, suivi de deux années de sursis probatoire avec obligation de travailler et de passer le permis.

La présidente veut que chacun prenne la mesure du geste :

— C’est une peine très modérée par rapport à la gravité du dossier.

La juge et la prison

La juge et la prison

Toulouse, chambre des comparutions immédiates, février 2024

Arrêté à la gare deux jours plus tôt avec 30 g de résine de cannabis et 10 g de cocaïne, Thomas L., 22 ans, comparait pour détention de stupéfiants.

Face aux allusions de la présidente, il maintient qu’il s’agissait uniquement de sa consommation personnelle.

— Et pourquoi avez-vous refusé de fournir votre code de téléphone ?

— Quand les policiers m’ont demandé, je n’avais pas vu mon avocate. Je n’ai pas pu parler avec elle avant.

Cette méfiance agace la présidente :

— Les policiers voulaient seulement savoir si vous faites ça souvent. Ils ne sont évidemment pas intéressés par vos données personnelles.

Elle lit ensuite rapidement les informations de personnalité :

— Vous vivez chez votre mère à Toulouse. Vous êtes né au Mali et vous avez été adopté à l’âge de 2 ans. Vous êtes passé par des questionnements identitaires pendant votre enfance. Vous avez été placé en foyer à 14 ans. Les faits de délinquance ont commencé à ce moment-là. Votre compagne est enceinte de 5 mois et habite chez sa mère. Comment expliquez-vous que vous n’avez pas encore entamé une qualification à votre âge ?

Le garçon hésite et répond à voix basse qu’il était en prison.

— Ce n’est pas une raison, lance la présidente avec aplomb. On n’en parle pas souvent ici, mais en détention aussi on peut passer des diplômes et préparer sa sortie.

Un peu déstabilisé, le prévenu précise qu’il a trouvé une formation de mécanicien et qu’il doit passer un entretien d’embauche.

La présidente ricane :

— Comme je le dis souvent, le procès est un formidable accélérateur de carrière ! Hier pas d’emploi, mais tout d’un coup du travail autant qu’on veut !

Dans ses réquisitions, le procureur accuse Thomas L. d’être un dealer, même s’il ne comparaît pas pour ça :

— Le casier judiciaire est fourni : neuf mentions, dont deux condamnations pour stupéfiant, ce qui montre un ancrage ancien dans la délinquance. Et – oh surprise ! – il avait déjà refusé de donner son code de téléphone en 2021. Monsieur connaît la chanson, comme toute personne qui est dans le milieu.

Il demande 12 mois de prison et le maintien en détention.

L’avocate, quant à elle, récuse tout trafic :

— Mais il est vrai qu’il consomme énormément. C’est un enfant adopté, ses parents ont divorcé à son adolescence et c’est à ce moment-là que tout a dérapé.

Elle voudrait que la peine soit aménagée pour qu’il puisse suivre sa formation :

— Avec sa maman, c’est compliqué, mais la mère de sa petite amie accepte qu’il soit placé sous bracelet électronique chez elle.

Peu importe, Thomas L. est condamné à 10 mois de prison et maintenu en détention. Tout à son idée que la prison peut être un lieu de soin et de formation, la présidente en profite pour donner quelques conseils d’un air aimable : « Il y a à l’évidence des problèmes d’addictions non résolus. Je vous engage à mettre à profit cette période de détention pour les résoudre. Et pour vous orienter vers l’exercice d’une profession autorisée. »

La compagne de Thomas L., assise au premier rang pendant l’audience, quitte la salle en pleurs.

« Monsieur discute systématiquement »

« Monsieur discute systématiquement »

Toulouse, chambre des comparutions immédiates, octobre 2023

Abdelmajid H. comparait pour transport et usage de stupéfiants en récidive, ainsi que pour avoir conduit malgré une suspension de permis un véhicule sans assurance.

L’avant-veille, il a été contrôlé par un policier qui a trouvé deux joints sur lui et 93 g d’herbe cachés derrière son siège. Abdelmajid H. ne reconnaît que la possession des joints.

— Pourquoi vous n’avez pas senti l’herbe cachée derrière vous ?

— Peut-être parce que je suis enrhumé. Je ne suis pas fou, je ne me balade pas en plein centre-ville avec de la beuh.

La présidente montre les photos des pochons de drogue fluo :

— Ça se voit tout de même !

— Vérifiez les empreintes, vous verrez qu’il n’y en a aucune à moi. Je ne savais pas qu’il y avait ce pochon. J’ai même proposé d’aider les policiers à fouiller.

— Dans votre téléphone, on a trouvé deux photos de pochons, avec le même packaging.

— Le même quoi ?

— « Packaging ». Ça veut dire « emballage ».

— Vraiment je ne fais pas de trafic.

— Et moi, je n’ai pas de photo de drogue sur mon téléphone !

Pour ce qui est de la suspension de permis en 2019, le prévenu pensait qu’on lui avait redonné son permis, étant donné qu’il avait fait les démarches. Et pour l’assurance, il espérait avoir un délai, le véhicule ayant été acheté la veille. La présidente en a marre de ces explications :

— Mais non ! Bien sûr qu’il n’y a pas de délai. Vous faites prendre des risques aux autres avec un véhicule qui n’est pas assuré. En cas d’accident, l’enfant qui était avec vous aurait pu mourir ou être gravement blessé.

La procureure, elle non plus, n’aime vraiment pas la manie d’Abdelmajid H. de vouloir se défendre :

— Monsieur discute systématiquement toutes les infractions et tous les éléments de la procédure : le motif du contrôle, le fait que son permis de conduire ne soit plus valable, le défaut d’assurance…

Elle ricane :

— Pour l’odeur de la drogue, il prétend être enrhumé ! Comme 95 % des prévenus en comparution immédiate… Ils ont tous le covid ou une grippe ! Et à l’audience, ils reniflent et ils toussent pour bien montrer qu’ils sont malades.

Le prévenu veut répondre, mais il n’est plus temps. La présidente lui ordonne de se taire.

Quand vient son tour, l’avocat trouve que les magistrat⋅es ont habituellement bien raison de ne pas croire les prévenus en comparution immédiate, « parce que vous avez le plus souvent devant vous des justiciables qui s’obstinent à nier l’évidence ». Mais son client, lui, n’est pas comme ça :

— Il n’a rien d’un trafiquant. Sommé de s’arrêter, il s’arrête. Il n’y a pas de signe d’opulence dans ses vêtements. Il ne porte pas de numéraire sur lui. On voit en observant son casier que la majorité des faits ont été commis à la sortie de l’adolescence. Il est préparateur de commande depuis quatre ans : c’est un individu qui a su s’amender partiellement.

Conformément aux réquisitions, il est condamné à six mois de prison, exécutables sous forme de bracelet électronique chez sa mère « pour que le prévenu puisse continuer à travailler ». Son véhicule est confisqué.