À PARAÎTRE LE 7 OCTOBRE

Sur la sellette

Recueil de chroniques
de comparutions immédiates

aux Éditions du bout de la ville

« Elle s’était bien gardée de le dire avant ! »

25 mai 2022 | Chroniques d’audience

Toulouse, chambre des comparutions immédiates, avril 2022

Bassem Z. comparaît pour avoir frappé son ancienne compagne, Norah L., son fils et un ami à elle. La présidente résume le dossier : appelés par l’enfant de la victime, les gendarmes interviennent à son domicile. Quand elle leur ouvre, en pleurs et le nez en sang, Bassem Z. est déjà parti. Elle leur raconte qu’ils s’étaient mis ensemble en août dernier et installés tous les deux, mais que la relation s’est arrêtée en décembre. D’ailleurs les gendarmes ont même dû intervenir pour le mettre dehors. La présidente lit ensuite les déclarations de Norah L. entendue plus tard à la gendarmerie. Premier agacement :

— Là déjà, elle change de date ! Elle dit maintenant que la relation s’était finie en janvier.

Comme si ce mois de différence suffisait à décrédibiliser la victime.

Sur les faits, Norah L., son fils de 11 ans et Mohammed C. disent la même chose :Bassem Z. est arrivé alors que tous les trois déchargeaient les courses dans la rue en fin de journée, a giflé Mohammed, a insulté Norah L., l’a frappée, puis filmée en commentant : « C’est une pute, elle fait rentrer des hommes pour se faire niquer. » C’est l’enfant qui a appelé la police. Lui aussi dit avoir reçu des coups en essayant de protéger sa mère.

Bassem Z. a été interpellé par la BAC le 1er avril.

La présidente donne le ton.

— En garde à vue, son récit est assez différent de celui de Madame L.

S’il reconnaît que les gendarmes l’ont effectivement mis dehors, il affirme que Norah L. et lui sont restés ensemble par la suite et qu’il venait chez elle tous les jours. Ce jour-là, en s’approchant de la maison, il l’aurait vue par la fenêtre avoir une relation avec un autre homme. Il a sonné, ils ont ouvert.

— Et c’est là que vous dites avoir giflé Mohammed. Ensuite, madame est allée chercher un couteau et vous a porté des coups avec. C’est pour vous défendre que vous l’avez giflée à son tour. Vous signalez également que madame vous a contacté plusieurs fois pour vous dire que les policiers étaient à votre recherche : « Éloigne-toi. Va-t-en parce qu’ils ont localisé ton téléphone. » Vous contestez avoir frappé son fils, en précisant que vous ne frappiez pas les enfants. « Madame, je l’ai frappée pour me défendre. Monsieur aussi, parce qu’il baisait ma femme. »

Entendue une nouvelle fois par la police, Norah L. a reconnu avoir attrapé un couteau sous l’effet de la peur et porté ces coups. La présidente grince – « Elle s’était bien gardée de le dire avant ! » – et continue à parcourir le dossier. Elle lit d’une voix métallique les messages trouvés dans le téléphone du prévenu : « Dis-toi que si je te chope en train de me tromper je te tue » ; « Je t’ai dit que je n’étais pas dans mon état normal quand je t’ai frappée. Nous avons été ensorcelés, ce n’est pas de ma faute »…

À ce moment-là, un grand bruit sourd au fond de la salle. Tout le monde se retourne, une dame est évanouie sur le sol. Des gens se précipitent, essayent de la réanimer. Les magistrats, eux, semblent décontenancés. La confusion dure. On s’interroge. Qu’est-ce qui se passe ? C’est peut-être de l’hypoglycémie ? Allez chercher quelqu’un ! Est-ce qu’il ne faudrait pas du sucre ? Dans le public, quelqu’un lance : « C’est le ramadan. » Un assesseur lève les yeux au ciel.

Un avocat est penché sur elle et l’appelle :

— Madame L. ? Madame L. ?

C’est la victime.

Qui n’était pas devant, sur le banc des victimes, face à son ancien compagnon, mais s’était installée là, vers le fond, près de la porte.

Un pompier arrive avec un fauteuil roulant. Elle est emmenée. L’audience est levée.

Dix minutes plus tard, la victime n’a pas été ramenée dans la salle. Le tribunal décide de renvoyer l’audience à dans un mois et de mettre le prévenu en prison en attendant.

Bien souvent en comparution immédiate, les victime de violences conjugales sont traitées avec la même désinvolture, voire le même mépris que les prévenus. On ne les laisse pas parler, on ne les croit pas, ou bien on leur reproche de ne pas avoir fait les choses correctement : elles auraient dû partir avant, ou bien elles ont porté plainte trop tard, ou, bien pire au yeux des gens de justice, elles ont retiré leur plainte.

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