« Pourquoi vous ne l’avez pas quitté plus tôt ? »

5 janvier 2022 | Chroniques d’audience

Toulouse, chambre des comparutions immédiates, novembre 2021

Kingsley T., vingt ans, né en Martinique, comparaît pour menaces de mort réitérées et violences habituelles sur sa compagne ayant entraîné cinq jours d’ITT.

Pendant le rappel des faits, le président indique une difficulté : le certificat du médecin légiste fixant le nombre de jours d’ITT ne figure pas au dossier.

Paulina M., son ancienne compagne, témoigne longuement à la barre. Plusieurs de ses proches sont là. Une jeune femme sanglote dans le public, un garçon l’entoure de ses bras. La victime pleure en racontant deux ans d’une relation difficile, faite de coups, d’humiliations, de menaces. Ils se sont finalement séparés mais les menaces ont continué. Quand elle a déménagé, elle a espéré qu’il perdrait sa trace. Mais il lui a très vite fait savoir qu’il l’avait suivie et qu’il savait où elle habitait.

Impénétrable, le président l’écoute. On ne tarde pas à connaître le fond de sa pensée :

— Pourquoi vous ne l’avez pas quitté plus tôt ?

La jeune fille balbutie des justifications, explique qu’elle l’avait déjà quitté une fois. Il l’interrompt :

— Non, mais personne ne vous obligeait à retourner avec lui, que je sache ?

— Il allait voir ma mère, il disait qu’il allait me détruire, détruire ma réputation, et je sais ce qu’il a fait à son ex.

— Il y a la police nationale pour ça ! Et vous dites vous-même que vous l’avez quitté il y a un mois, qu’est-ce que ça aurait changé de le quitter plus tôt ?

Paulina M. ne sait plus quoi répondre.

— Et pourquoi porter plainte maintenant ?

— C’est ma maman qui m’a donné le courage. J’ai beaucoup hésité.

— Bon, on n’a pas le certificat du légiste. Mais vous n’avez pas été voir votre médecin ?

— Ma médecin généraliste a vu les bleus, mais n’a pas osé faire un signalement.

— Et pourquoi ? C’est bizarre ça ! Bon, y a-t-il des questions ?

De fait, l’avocate du prévenu en a. Du genre insinuantes et agressives :

— Vous avez une famille ?

La jeune fille confirme avoir une mère.

— Et personne ne vous a dit de porter plainte ?

— Si, plein de gens me l’ont dit.

— Et donc ?

— J’avais peur.

— Peur de quoi ?

— Peur qu’il m’attende en bas de chez moi, peur qu’il me tape, peur qu’il me tue !

— Et vous avez parlé de votre réputation.

— Oui. Il a des photos de moi nue.

— Mais vous les lui avez remises vous-même ?

— Heu, oui.

L’avocate hausse les épaules pour montrer qu’elle ne peut s’en prendre qu’à elle.

Dans le public, un groupe d’étudiantes s’émeuvent à voix basse : « Mais c’est horrible ! » Et on se demande ce qu’en pensent les victimes des deux autres dossiers de violences conjugales qui seront jugés dans l’après midi.

C’est le tour du prévenu d’être interrogé :

— Ça fait déjà deux fois que vous êtes condamné. Quand est-ce que ça va s’arrêter ?

— Je ne veux pas aller en prison, j’ai un travail, des potes.

Une assesseuse intervient :

— Votre dossier indique que vous touchez l’allocation adulte handicapé. Pourquoi donc ?

— Des troubles mentaux.

— De quel ordre ?

— Je ne sais pas.

— Depuis combien de temps recevez-vous l’AAH ?

— Deux ou trois ans.

Fin de l’interrogatoire, c’est le moment des plaidoiries. La victime n’a pas d’avocat. Elle vient donc elle-même à la barre annoncer qu’elle se constitue partie civile et exposer ses demandes :

— Je voudrais qu’il ne puisse plus m’approcher ni venir à mon domicile. Et des dommages et intérêts.

— Que vous chiffrez à combien ?

Elle hésite longuement et finit par demander 1 500 €.

Le procureur commence ses réquisitions en citant la victime :

— Elle a déclaré : « Il a menacé de ruiner ma vie, mais ma vie elle est déjà ruinée. J’ai peur de lui, j’ai peur de le croiser, j’ai peur quand je suis chez moi. »

Pour ce qui est de l’absence de certificat médical de cinq jours d’ITT, il se contente de signaler qu’il ne figure pas au dossier « pour des raisons administratives ». Mais il ne met pas en doute le récit de la jeune femme :

— Tous les témoins du dossier ont constaté des bleus réguliers, qu’il l’insultait, qu’il menaçait de la tuer.

Il croit devoir livrer ensuite son interprétation des raisons pour lesquelles madame M. est restée deux ans avec le prévenu :

— C’est une personne qui semble plutôt passive, et c’est ce qui l’a empêchée de le quitter plus tôt.

Il récapitule ensuite les précédents judiciaires : avant cette audience, il y a d’abord eu de la composition pénale, puis une comparution sur reconnaissance de culpabilité. Il parle sans ironie d’une « graduation éducative », même s’il reconnaît que ça n’a pas parfaitement marché.

Il faut donc éloigner physiquement le prévenu de la victime. « C’est pourquoi je demande 18 mois de prison ferme. » Et l’interdiction d’entrer en contact avec la victime pendant trois ans.

L’avocate de la défense admet que certes son client reconnaît des menaces de mort « sur fond de crise conjugale », mais contre-attaque immédiatement :

— Elle a porté plainte quand elle a appris qu’il avait une nouvelle compagne…

Chacun comprend ce qu’elle sous-entend : Paulina M. aurait inventé tout ça par jalousie.

— Sa sœur a effectivement témoigné de son agressivité. Mais pour les coups, on n’a que la parole de madame M. Et elle serait bien en peine de les prouver en l’absence de certificat. Madame M. est plus que floue, elle qui est avec mon client depuis deux ans. Et on ne sait pas pourquoi elle ne l’a pas quitté plus tôt, cette demoiselle qui a une maman, qui n’est pas mariée, qui n’a pas d’enfant : il n’y avait aucun obstacle à son départ ! C’est un couple qui ne sait pas où il en est. Il faut qu’ils arrêtent de faire n’importe quoi !

Après avoir brièvement rappelé que l’enfermement n’est pas la meilleure solution pour quelqu’un qui souffre de troubles mentaux, elle revient sur ce qui a constitué le cœur de sa plaidoirie : la mise en cause de la victime.

— Madame M. n’a pas une réaction adéquate et tout à fait claire. Quand on n’a pas d’enfant en commun, on quitte la personne, on ne vient pas larmoyer devant le tribunal, ça décrédibilise les vraies victimes.

Fin de la plaidoirie, l’audience est suspendue, le tribunal part délibérer.

Une femme au premier rang accompagnée d’une jeune fille se lève pour prendre l’avocate à parti. Qui ne l’écoute pas et s’en va, tandis que le président appelle la sécurité. Encadrée par les agents qui la poussent vers la porte, la femme continue à parler. Elle désigne la jeune fille qui l’accompagne :

— C’est ma petite-fille ! Elle aussi elle sortait avec lui. Elle, elle n’a pas parlé, mais c’est un fou !

Avant de sortir par la porte opposée, l’avocate se tourne pour dire, goguenarde :

— À mon avis, ce n’est pas le seul !

Le tribunal délibère très longuement. Il annonce qu’il n’a pas retenu la violence – vraisemblablement en raison de l’absence de certificat. Pour les menaces de mort, Kingsley T. est condamné à un an de prison dont neuf mois avec sursis probatoire. À cela s’ajoutent l’interdiction de paraître, d’entrer en contact, et le paiement des 1 500 € de dommages et intérêts.

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Enzo B. entre dans le box des prévenus, menotté et encadré par les policiers. Il a 18 ans depuis quelques mois, un survêtement et quelques mèches blondes. Il regarde beaucoup du côté du public. Est-ce qu’il cherche quelqu’un qu’il connaît ? Est-ce qu’il est mal à l’aise de voir tout ce monde ?

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