Chronique radio de septembre 2021

29 septembre 2021 | Audio

Après la lecture de « Comment pouvez-vous évacuer complètement la possibilité qu’ils disent la vérité ? », on discutera de la question des interprètes en audience de comparution immédiate. Pour aller plus loin sur ce sujet : Interprètes : un droit fondamental malmené par la comparution immédiate.

La Sellette fera une chronique radio tous les derniers vendredis du mois dans l’émission de l’Envolée. Vous pouvez écouter sur leur site l’émission du 24 novembre 2021.

Retranscription :

L’interprète est un doit pour le ou la prévenue, qui doit pouvoir comprendre et être comprise, ça semble être la moindre des choses. En fait, on voit que c’est un peu plus compliqué que ça : il n’est pas rare qu’en comparution immédiate on assiste à des audiences où la personne ne comprend manifestement que très peu ce qu’il se passe et les questions qu’on lui pose. Comment est-ce qu’on en arrive là ?

La personne mise en cause peut demander un interprète en garde à vue. Si elle n’en demande pas, ce sont les acteurs de la procédures qui vont évaluer son niveau de compréhension, l’avocat, les différents magistrats, mais avant toute chose, et dès la garde à vue, la police. Et vu ce à quoi on assiste à l’audience, ils n’ont pas l’air si regardants sur la maîtrise du français. Si la personne comprend un peu, comprend des questions simples, ils chercheront à se passer de l’interprète. Parce qu’ils devraient l’attendre et ça ralentiraient la procédure pensée pour être rapide. Mais comprendre et pouvoir répondre à des question simples, ça ne veut pas dire qu’on est capable de comprendre tout ce qui se passe à son propre procès.

Et si le ou la prévenu l’a demandé ou si la police a considéré qu’on ne pouvait pas en faire l’économie, qui sera appelé ?

Il y a une liste d’interprète agrées par la Cour d’appel, pour y figurer il faut justifier de compétence particulière, de qualification. Mais ce qui est étonnant est que finalement personne n’a l’obligation de passer par eux. La loi permet en fait au policier de désigner toute personne qu’il estime compétente. Alors pourquoi pas un ami ? une proche ? ou tout simplement quelqu’un avec lequel il aime travailler. La difficulté c’est que plusieurs interprètes témoignent du fait que certains de leurs collègues en garde à vue se comportent plus en auxiliaires de police qu’autre chose, dissuadant la personne de prendre un avocat, lui conseillant d’avouer… À noter que cet interprète choisi par la police sera souvent à Toulouse en tout cas le même qu’à l’audience.

L’interprète est convoqué⋅e au début d’audience, 13h45. Les dossiers avec interprète sont prévus pour passer en premier, tout simplement parce qu’ils et elles sont payées à l’heure (au passage 42 et 30 s). Seulement voilà, si l’interprète n’arrive qu’au moment où son affaire passe, on ne voit pas à quel moment il pourra accompagner l’avocat⋅e de la défense aux geôles du palais pour traduire son entretien avec le prévenu.

Alors, il y a parfois moyen de s’arranger avec l’huissier pour que le dossier ne soit pas évoqué en premier, mais ça bouleverse l’ordre du tribunal et créer des tensions. Dès fois aussi malheureusement l’avocat⋅e de la défense ne verra que des avantages à passer en premier et renoncera lui-même à cet entretien.

Quand le procès commence, comment les choses se passent concrètement ?

L’interprète n’est pas au côté du prévenu. Celui-ci est dans un box fermé par un plexiglas, un peu surélevé. L’interprète est hors du box, devant lui, plus bas. Ça n’est déjà habituellement pas si simple pour eux de se comprendre, surtout avec des masques.

Là en plus, dans le compte rendu qu’on vient d’entendre, la présidente demande à l’interprète de se rapprocher de l’estrade des magistrat, c’est-à-dire de s’éloigner du box. Ce que la présidente gagne en clarté et en compréhension de la situation, on peut supposer que les prévenus, eux vont le perdre.

Et on le voit, elle lui dit avec une certaine agressivité. Certaines association d’interprètes se plaignent régulièrement du peu de considérations dont ils font l’objet.

Est-ce que le manque de place prévu ou cette hostilité, manque de formation expliquent que certain⋅es interprètes osent peu s’imposer ? C’est difficile à dire, il n’en demeure pas moins que dans les faits avoir été interrogé la personne mise en cause va assister au reste de son procès sans comprendre ou en comprenant à peine ce qui est dit par le ou la procureuse qui doit démontrer sa culpabilité et requérir une peine mais aussi par celui ou celle qui est censée le défendre. Et ça devient surréaliste quand après toutes ses interventions le Tribunal demande à la personne le plus sérieusement du monde : avez-vous quelque chose à ajouter à ce qu’a dit votre avocat⋅e pour votre défense ?

La qualité de la traduction peut aussi poser problème. On a pas mal de témoignage de ça, tout simplement dans la presse. Par exemple il y a quelques années, dans le canard enchaîné, un avocat expliquait au Canard enchaîné : « Je suis bilingue en arabe et il n’est pas rare que je hurle quand je m’aperçois que l’interprète traduit n’importe quoi. »

Et trop souvent, on voit l’interprète abréger ce que le prévenu dit. Quand par exemple, pour répondre à une question, un prévenu s’exprime pendant plusieurs dizaines de secondes et que pour toute traduction l’interprète se contente d’un « oui ». Qu’a-t-il exactement été dit ? On n’en saura pas plus et les magistrats rappelleront rarement à l’interprète qu’il serait souhaitable de traduire toutes les explications du prévenu. On est en compa, on a peu de temps et on à d’autres dossiers.