« Peut-être qu’il comprendra cette fois-ci »

10 avril 2026 | Chroniques d’audience

Toulouse, chambre des comparutions immédiates, décembre 2025

La salle d’audience est bondée. Jordan L., une trentaine d’années, entre dans le box l’air un peu hagard et s’appuie sur le plexiglas qui le sépare de la salle. Le président l’interpelle : « Ne vous accoudez pas, vous n’êtes pas au comptoir d’un bistrot ! Bon, vous travaillez pour une conciergerie qui gère des Airbnb. Combien gagnez-vous ? »

Le prévenu répond d’une voix atone : « Entre 500 et 600 € par mois. Ça fluctue parce que c’est au black.

— Au black ! Et vous êtes sans doute incapable de dire combien cela coûte à la société en termes d’évasion fiscale… »

S’apercevant sans doute qu’il s’éloigne du sujet, le président rappelle les deux séries de faits pour lesquels Jordan L. comparaît : des menaces de mort et des violences sur deux adolescentes, et l’exhibition d’un couteau devant Enzo T.

« Manon, 16 ans, avait rendez-vous avec vous pour que vous lui donniez des cartes Pokémon. Quand elle vous annonce qu’elle vient accompagnée d’une amie à elle, Élise, vous vous énervez. Arrivé sur le lieu de la rencontre, vous l’attrapez par le col, vous lui mettez une balayette. Son amie Élise vous attrape par les cheveux, autre balayette. Vous vous asseyez sur elle vous la secouez. Sous l’effet de la peur, Élise s’est urinée dessus. »

Ce résumé des faits lui inspire une première question : « Vous n’avez pas passé l’âge des cartes Pokémon ?

— Il n’y a pas d’âge pour ça.

— Quel âge avez-vous ?

— 31 ans.

— Les victimes ont 16 et 17 ans. Qu’est-ce que vous faites avec ces deux jeunes filles ? »

Jordan L. ne relève pas cette première allusion scabreuse. Il réexplique qu’il voulait lui donner ses cartes et qu’il s’est mis en colère quand elle lui a annoncé vouloir repousser le rendez-vous : « Je me suis énervé parce que j’avais bloqué mon après-midi pour rien. »

Le président relit, rieur, les procès-verbaux de garde à vue : « Vous avez déclaré avoir dit à la victime : “Parle bien sinon je te mets une balayette. Pas en mode méchant, en mode parle bien.” Et aussi : “Je suis ceinture marron de judo !” »

La salle s’esclaffe, le président sourit et reprend : « Vous vous rendez compte que votre comportement est anormal ? Vous avez dit : “Si me défendre, c’est de la violence, alors je suis en état de légitime défense”, et aussi “Je compte sur la justice, parce que si on m’envoie en prison pour ça, je me vengerai”. »

Bruissement d’indignation dans le public, quelqu’un chuchote : « Il est taré ! », le président continue : « Et ça vous arrive souvent de réagir comme ça ?

— Oui. J’ai beaucoup de difficultés à gérer mes émotions.

— S’agissant des autres faits qu’on vous reproche, Enzo T. a été victime à son tour de votre “difficulté à gérer vos émotions”. Toujours pour une histoire de cartes Pokémon… »

Le prévenu explique qu’Enzo voulait l’arnaquer : « Il voulait que je paye en avance et il ne voulait pas de remise en main propre. Il a insulté ma copine, il a menacé de la violer. J’ai pris le téléphone : “Si tu es un homme, viens à Carrefour tout de suite.” Là-bas il a mis la main dans son caleçon, je pensais qu’il allait tirer une arme, donc je suis allé chercher mon couteau.

— Tout ça pour des cartes Pokémon ! »

La salle ricane, le prévenu rectifie : « Ce n’est pas à cause des cartes que les choses ont dérapé, c’est parce qu’il a menacé ma compagne ! »

Son casier judiciaire comporte quinze mentions, dont les premières datent de quand il était encore mineur : violence en réunion, menaces, atteinte à la vie privée, recel, usage de stupéfiant. Les peines de prison se sont enchaînées : un an, huit mois, puis cinq, puis deux, puis quatre, puis huit à nouveau. Le président commente : « Vous avez un casier qui est émaillé de comportements violents. Est-ce que vous êtes sous traitement ?

— Oui, pour réguler mes humeurs. »

Le magistrat souligne l’expression avec bonhomie – « Ah, des problèmes d’humeur ! » – avant de lire l’expertise psychiatrique versée au dossier : « Vous êtes passé par un ITEP. L’expert indique que vous êtes borderline, intolérant à la frustration et que vous peinez à gérer votre impulsivité. Selon lui, vous avez des carences parentales vécues comme traumatiques pendant votre enfance. Il estime que vous avez une dangerosité comportementale, mais que vous êtes accessible à la sanction pénale. »

Formule aimable pour dire que le tribunal a le droit de l’envoyer en prison.

C’est le moment de la plaidoirie des parties civiles. L’avocate d’Enzo T. commence : « Ce qui est inquiétant, c’est la légèreté du prévenu face à la gravité de son acte. Je note l’absence totale de remords envers mon client. » Elle demande 1 000 € de préjudice moral.

L’avocat d’Élise prend la suite. Il tient son moment d’audience. Sa voix enfle quand il évoque lui aussi l’apparente désinvolture du prévenu. Mais il va plus loin et s’engouffre dans la voie ouverte par le président : « On peut s’interroger sur les raisons pour lesquelles il veut rencontrer, seul, Manon, une enfant de 16 ans… Ces cartes Pokémon sont un prétexte. »

Il multiplie les allusions plus ou moins vagues au fait qu’il aurait pu s’agir d’un guet-apens pédocriminel avant de demander 3 000 € pour sa cliente.

La procureure se dit elle aussi très inquiète : « Son casier démontre que la violence est un mode de comportement normal pour lui. C’est aussi l’âge des victimes qui interpelle. »

Elle convient que les faits commis sont en lien avec des troubles de la personnalité, mais rappelle qu’il n’y a pas d’abolition du discernement. « Et cette difficulté psychique, il était censé la soigner. Je n’ai pas d’autre réponse que l’emprisonnement. Le reste ne marche pas. Peut-être qu’il comprendra cette fois-ci. »

Elle demande 18 mois de prison ferme et la révocation de 2 mois d’un sursis précédent.

L’avocate du prévenu rappelle que les déclarations de son client en garde à vue – celles-là mêmes qui amusent tant le juge – sont le signe d’un trouble psychique.

« Il fait des ménages dans les Airbnb, certes non déclarés, mais ce n’est ni le premier ni le dernier à faire ça. Il a cherché autre chose, mais il n’a aucune formation, aucune expérience qui pourrait intéresser un employeur. Laissez-le reprendre la vie avec sa vieille tante qui l’a élevé. Il n’a jamais connu son père. Et sa mère l’a peu – et en tout cas mal – élevé. Si vous l’envoyez en prison, on sait ce qui va arriver : il va passer les trois quarts de sa peine devant le conseil de discipline et au mitard et il va sortir avec les mêmes problématiques. »

Les derniers mots sont pour le prévenu : « J’ai plusieurs choses à dire. [En regardant l’avocat d’Élise] Je veux répondre aux attaques directes. Quand on sous-entend que je veux rester seul avec Manon, qu’est-ce que ça veut dire ça ?! Il y avait ma copine à la maison ! Il y avait aussi mon petit cousin ! »

Il continue : « On dit aussi que je n’ai pas de remords. Mais je suis sous traitement : je n’ai pas d’émotion. On me demande de me soigner mais quand je le fais, ça ne va pas non plus ! Si vous me libérez, je n’aurai pas d’émotion. Si vous m’envoyez en prison, je n’aurai pas d’émotion non plus. Pour Élise, je m’excuse. Et pour Enzo, non, je ne m’excuse pas ! Il a vraiment menacé de tuer et de violer ma copine. »

Le président suspend l’audience pour délibérer et sort, suivi de ses deux assesseurs. La salle est électrique. Une avocate venue ici pour passer le temps est hilare. Elle chuchote à une consœur en sortant de la salle : « On a bien fait de venir. C’est génial ! C’est exactement ce dont j’avais besoin ! »

Quand le tribunal revient, il condamne le prévenu à vingt mois de prison et à indemniser les parties civiles.

autres affaires

La parole est à la défense

La parole est à la défense

Après avoir reçu un renseignement anonyme affirmant que Kenneth T. était un grossiste de drogue, les policiers ont défoncé sa porte à coups de bélier et procédé à une perquisition qui leur a permis de découvrir 7 grammes de résine de cannabis.

lire plus
Double peine

Double peine

Timothée B. comparaît pour un vol avec violence. Très saoul, il a pensé que David F. se moquait de lui : il s’est approché, lui a donné deux gifles, a arraché son casque audio avant de partir en courant.

lire plus