« Tout le monde dehors ! »

6 juillet 2023 | Chroniques d’audience

Toulouse, chambre des comparutions immédiates, juillet 2023

Asian F., 24 ans, a été arrêté au Mirail, un soir de « violence urbaine ». Il comparaît pour outrage, rébellion, fourniture d’identité imaginaire, refus de donner ses empreintes et son ADN, et maintien irrégulier sur le territoire.

La présidente commence par l’avertissement d’usage :

— Vous avez le droit de garder le silence, de faire des déclarations spontanées ou de répondre aux questions.

— Je garde le silence.

— Pas la peine que je vous pose des questions, alors ?

— Euh, si.

— Ben, si je ne peux pas avoir de réponse, c’est pas vraiment la peine…

Le prévenu maintenant sa position, la présidente résume le dossier :

— Le 26 juin, dans le « quartier de reconquête républicaine » du Mirail, des tirs de mortier sont lancés vers une colonne de CRS. Une patrouille à pied voit un individu assis sur une chaise qui outrage un équipage de police en criant : « Allez vous faire enculer, vous allez voir, on va s’occuper de vous ! » L’officier vous reconnaît comme étant quelqu’un qui fait le guet sur un point de deal. La patrouille à pied arrive derrière vous et vous demande de vous excuser. Vous levez les bras d’un air menaçant. Et vous répétez : « Allez niquer vos mères, on va se revoir, on va vous niquer. » Puis vous vous mettez à courir. Un véhicule vous barre la route, l’officier ne réussit pas à vous attraper, mais ses collègues parviennent à vous interpeller. Vous gesticulez, il faut pratiquer plusieurs clés pour vous arrêter. Vous finissez au sol avec des égratignures. Et là, vous donnez une fausse identité. Les policiers enclenchent les caméras. Vous le comprenez et vous arrêtez les menaces. Ils l’éteignent à l’arrivée au commissariat, et vous reprenez aussitôt : « Les blédards comme moi ne vont pas en prison, je sortirai dès demain et je niquerai la France. » En garde à vue, vous êtes très énervé et vous refusez la signalétique alors même qu’on vous avertit que c’est une infraction. Trois policiers se sont constitués parties civiles. Un policier est blessé à la cheville, il a un arrêt de travail jusqu’au lendemain et une attelle.

Le prévenu n’y tient plus :

— C’est l’inverse, c’est moi qu’on a tapé. Comment est-ce qu’on peut dire que c’est eux les victimes ? À les écouter, c’est moi qui serais l’agresseur dans cette affaire ! J’étais assis avec des amis, des policiers sont arrivés, m’ont attrapé par le col, m’ont demandé pourquoi je ne respectais pas leurs collègues. Ils m’ont emmené dans la voiture, je me suis excusé alors que je n’avais rien fait. Et là ils m’ont dit de partir. Je suis parti en courant. Après il y en a un qui m’a couru derrière. Il est tombé sur moi, j’ai une côte cassée. Un autre m’a écrasé le visage contre le sol avec sa botte.

La présidente préfère en revenir aux faits pour lesquels il est jugé :

— Est-ce que vous avez dit : « Allez niquer vos mères, on va vous niquer » ?

— Bien sûr que je ne l’ai pas dit, ça fait dix ans que je vis en France, je ne suis pas bête.

— Mais est-ce que vous vous êtes rebellé ?

— J’ai résisté parce que j’avais mal.

— Ça veut dire quoi, ça ?

— J’ai essayé de donner mes bras, mais je n’y arrivais pas. Ils étaient deux à être assis sur moi. J’ai eu peur.

— De quoi ?

— J’arrivais pas à respirer. De toute façon, ça se voit que je vais perdre l’affaire, je peux pas affronter 25 policiers.

— Pour quelle raison avez-vous donné une fausse identité ?

— J’avais peur parce que j’ai une interdiction du territoire français.

Son avocate intervient pour demander à la présidente si Asian F. peut soulever son tee-shirt pour montrer l’hématome qu’il a sur les côtes. Au lieu de répondre, la présidente s’adresse au prévenu d’un air soupçonneux :

— Pourquoi est-ce que le médecin qui vous a examiné en garde à vue ne l’a pas signalé, alors ?

— Il a à peine regardé.

La procureure indique que les policiers ont eu la bienveillance de lui proposer l’intervention des pompiers.

— Et si ce monsieur estime avoir été brutalisé, il peut toujours porter plainte !

Dans la salle, des personnes venues soutenir les prévenus ricanent. La présidente explose :

— Ça suffit ! Tout le monde dehors !

Le public proteste. Les deux policiers présents sur place et l’huissière vident la salle, l’audience se poursuit.

On apprendra la peine plus tard : il a été relaxé pour l’outrage ayant motivé son interpellation, mais condamné pour le reste à six mois fermes avec maintien en détention et à une interdiction de paraître à Toulouse pendant trois ans. Et bien sûr, il doit payer des indemnités aux trois policiers ainsi que leurs frais d’avocats.

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