Broderies judiciaires

1 mars 2023 | Chroniques d’audience

Toulouse, chambre des comparutions immédiates, juin 2022

Un homme et une femme comparaissent pour violences réciproques. Sonia G. a cassé une bouteille sur la tête de Milann M., qui lui a donné des coups de couteau. Aucun⋅e des deux n’a été gravement blessé⋅e : quelques coupures et une journée d’ITT pour elle, aucune pour lui.

Le président commence par rappeler l’état civil des prévenu⋅es :

— Sonia G., vous êtes née en 1991 à Lyon, vous êtes intérimaire, vous êtes séparée, vous avez une enfant, qui est placée. Milann M., vous avez 54 ans, vous êtes Bulgare, divorcé, un enfant, SDF, sans activité. Vous avez déjà été condamné à deux peines d’amende pour dégradation de bien public et recel de vol. Vous vous livrez à la mendicité.

Le président interroge d’abord Sonia G. :

— Vous avez été condamnée à de nombreuses reprises, la première fois il y a fort longtemps, au tribunal pour enfants. Et la dernière fois il y a un an, pour vol avec violences. Comment connaissez-vous monsieur ?

— C’est parce qu’avant j’étais SDF moi-même. Hier, j’allais juste faire mes courses et deux jeunes filles se sont plaintes auprès de moi qu’il les importunait, alors je lui en ai touché un mot gentiment, mais il s’est énervé tout de suite et je me suis défendue. Je me suis sentie impliquée parce que moi-même j’ai déposé plainte contre mon concubin pour agression, séquestration et viol et que…

— Je ne veux pas savoir tout ça. Et même si votre histoire de jeunes filles était vraie, il suffisait de parler à des policiers ! Ce n’est tout de même pas une zone de non-droit.

Pour appuyer le fait qu’il n’a pas l’intention de la croire, le président lit le témoignage d’une commerçante :

— Elle dit que Milann M. ne pose pas de problème, qu’il est très calme. Par contre, de vous elle dit : « Elle s’est bagarrée, elle fait toujours du scandale. » Vous n’êtes pas très bien vue dans le quartier, dites-moi !

Quant à la version que Milann M. a donnée en garde à vue, elle est « plus confuse, sans doute à cause de l’alcool ». Le président la résume brièvement :

— Il dit que vous venez sans arrêt vous en prendre à lui, que vous voulez le virer, que le couteau est à vous et qu’il vous l’a pris des mains pour que vous le laissiez partir. C’est ça, monsieur ?

Le prévenu acquiesce, le président enchaîne :

— On va voir quelles circonstances ont amené à cette rixe.

Sonia G. ne comprend pas le mot. Elle le répète d’un air interrogatif. Le président ricane :

— Ben, une rixe ! Vous voudriez que je dise ça comment ? Une bagarre quoi !

On lit des témoignages, on examine des images. Les gens de justice tiennent beaucoup à savoir qui a fait quoi et dans quel ordre. Coup de bouteille, coup de couteau, qui a commencé ? Mais la caméra rotative n’a filmé qu’une partie de la scène, et les témoignages des passants ne concordent pas : il va falloir imaginer. Et c’est le procureur de la République qui commence :

— C’est très clair : il s’agit d’une guerre de territoire pour savoir qui garde les points de mendicité !

Guerre dans laquelle, selon lui, Sonia G. est l’agresseuse : il demande 8 mois dont 4 mois de sursis probatoire, les 4 mois fermes restant devant être aménagés sous forme de bracelet électronique. Peine assortie d’une interdiction de paraître à Toulouse et d’entrer en contact. Pour Milann M., sans s’attarder sur son cas, il demande 9 mois avec sursis.

L’avocate de Sonia G. essaye de faire jouer le réflexe corporatiste des magistrats :

— Si elle comparaît libre aujourd’hui, c’est bien que le juge des libertés et de la détention lui a fait confiance : il a vu en elle une victime plutôt qu’une coupable !

Elle plaide la légitime défense : c’est monsieur qui a attaqué en premier, sa cliente n’a fait que se défendre. À l’appui de sa version, elle a des arguments imparables :

— La parole de madame est plus crédible que celle de monsieur. Comme on l’a vu à l’audience, on ne peut pas faire grand cas de ce qu’il dit. Et on ne peut pas lui reprocher le coup de bouteille qui était une réponse proportionnée aux coups de couteau.

L’avocat de Milann M. le prend assez mal :

— La manière dont ma consœur présente les choses est inacceptable !

Il se tourne vers le banc des avocats pour la foudroyer du regard, mais elle n’est plus là, elle s’est éclipsée immédiatement après sa plaidoirie.

Lui aussi est un tenant de la « guerre des trottoirs ».

— C’est quand même assez misérable. Et je ne vais pas, moi, vous faire l’affront de vous plaider la légitime défense !

Ce qui ne l’empêche pas d’expliquer que c’est Sonia G. qui a commencé et que tout est de sa faute.

Sortis des délibérations, les magistrats ont tranché :

— Madame Sonia G., le tribunal vous déclare coupable et considère que vous êtes à l’origine de la bagarre.

Pour les peines, les juges ont suivi les réquisitions : six mois fermes, à exécuter à domicile avec un bracelet pour elle, huit mois avec sursis pour lui. Et interdiction de paraître dans la rue où se sont déroulés les faits pendant deux ans. Interdiction de port d’armes pendant trois ans pour tous les deux.

— Il sera relâché dès ce soir. Bon, il est un peu long à la détente ce monsieur. Madame l’interprète, expliquez-lui. Quant à vous madame, il va falloir se ranger, sinon ça va finir en catastrophe.

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